le Linceuil
Premières analyses, premiers mystères
«En 1978, face aux interrogations des croyants et aux demandes insistantes des scientifiques, Jean-Paul Ier - le pape qui n'allait régner que trente-trois jours - autorisa, en accord avec Humbert de Savoie, un groupe de chercheurs américains et européens à pratiquer des examens approfondis sur le linge funèbre. Il s'agissait du STURP (Shroud of Turin Research Project). Au lieu de déplacer le linceul dans un laboratoire, c'est le laboratoire qui vint au linceul : 7 tonnes de matériel furent acheminées en containers par avion jusqu'à Turin. «En une semaine de travail très dur, explique le physicien Luigi Gonella, nous avons transformé une salle de musée en unité de recherche.»
Prélèvements de pollens et de fils apparemment tachés de sang, photographies sous toutes les coutures, examens à l'infrarouge et à l'ultraviolet, exploration par fibre optique de la face cachée du linceul (sur laquelle les soeurs clarisses de Chambéry avaient cousu une toile de Hollande après l'incendie de 1532), aspiration des poussières accumulées au cours des siècles... Le matériel recueilli servira de base à toutes les analyses officielles qui s'étaleront sur plusieurs années, pour en arriver à une conclusion unanime : un homme flagellé, couronné d'épines, crucifié et percé au côté d'un coup de lance, conformément au récit des Evangiles, a bien été enseveli une trentaine d'heures dans ce drap. Les caractéristiques du tissu comme la nature des pollens trouvés autorisent une datation au Ier siècle de notre ère, et une localisation dans la région de Jérusalem. L'empreinte sanguine est une réalité confirmée par toutes les études. En revanche, concernant cette oxydation de la cellulose affectant certaines fibres en surface, c'est le flou total. «Nous ne savons pas comment l'Image a pu se former, avoue Luigi Gonella. Nous avons fait cent vingt heures de mesures directes, quelque chose comme cent mille heures de travail d'élaboration de résultats. Nous n'avons pas de résultats. Toutes les hypothèses que nous avons faites sont contradictoires.»
Une datation très controversée
En 1988, lors de la datation au carbone 14, l'ambiance turinoise n'a plus rien à voir avec l'esprit d'équipe qui caractérisait les travaux du STURP. Querelles intestines, changements de cap, règlements de comptes, coups fourrés, fuites organisées, divergences soigneusement médiatisées : il semble que sceptiques et non-croyants aient été cordialement invités à remettre en question le verdict sans appel de 1978.
Il faut dire qu'entre-temps, le roi Humbert est mort. Le linceul a cessé d'appartenir à des particuliers : l'Eglise n'a donc plus besoin de convaincre la famille de Savoie ni le monde entier de l'authenticité de la relique. Je dirais même que, vu le contexte et les mentalités de l'époque, une datation médiévale du tissu, à condition qu'elle puisse être contestée ultérieurement, était peut-être souhaitable.
On est libre de voir dans ces suppositions vénéneuses un reflet de mon mauvais esprit. Mais, à ma grande surprise, elles viennent d'être quasiment confirmées dans notre film par l'un des conseillers les plus proches du pape Benoît XVI. Le cardinal Bertone, archevêque de Gênes, membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi, a déclaré crûment à la caméra : «L'analyse du carbone 14 semble avoir été une erreur, surtout à cause des préjugés dont il est inutile de parler, parce que le verdict était établi avant même de faire les analyses.»
(...)
A la question de savoir pourquoi le Saint-Siège s'est dressé contre l'avis de la Congrégation pour la doctrine de la foi, anciennement l'Inquisition, véritable gardienne du dogme, le microbiologiste Garza-Valdes nous répond aujourd'hui : «C'était une période où l'Eglise avait très peur du clonage du Christ. Ils pensaient que s'ils déclaraient le linceul authentique, quelqu'un obtiendrait des échantillons de sang, et essaierait de cloner Jésus de Nazareth.»
Si le linceul est faux, qui l'a fabriqué ?
Essayons de tracer le portrait-robot de ce faussaire. C'est un grand artiste, aux connaissances médicales époustouflantes pour son époque. C'est un bourreau, ou du moins le metteur en scène scrupuleux des supplices décrits dans les Evangiles. Il connaît une méthode - jamais retrouvée depuis - pour séparer un corps d'un tissu au bout de trente heures sans le moindre arrachement des caillots de sang. C'est aussi l'inventeur de la photographie, cinq siècles avant Nicéphore Niepce, mais il se garde bien de tirer profit de sa découverte, car il est modeste et désintéressé. Son seul but est de convaincre les savants des siècles futurs de la disparition miraculeuse de Jésus dans son drap de mort. Ainsi, il multiplie les détails inutiles, invisibles pour ses contemporains, comme la rétractation des pouces, conséquence physiologique de la crucifixion par les poignets, impossible à voir avant les clichés de 1898. Et il découvre le moyen de fabriquer, après l'empreinte sanguine, une image en 3D par oxydation de la cellulose sur une épaisseur inférieure à celle d'un cheveu. C'est en outre un grand voyageur doublé d'un merveilleux visionnaire car, prévoyant qu'un jour on inventerait le microscope électronique, il a recueilli des pollens spécifiques en allant de la mer Morte à la Grèce en passant par la Turquie, l'itinéraire logiquement suivi par la relique si elle était authentique.
Bref, « c'est le plus grand savant de tous les temps, puisque cela fait quatre-vingt-dix ans qu'une bonne partie de la communauté scientifique n'est pas arrivée à faire comme lui». Telle est la conclusion d'Arnaud-Aaron Upinsky. Pour ce mathématicien épistémologue, chargé de superviser le symposium scientifique de Rome en 1993, l'incorporation de toutes ces informations « encryptées», destinées aux siècles futurs, appelle une seule conclusion : «Le Linceul est bien le film-empreinte d'un événement réel, et non d'un simulacre artificiel. »
Détournements d'ADN
C'est en 1993 que Garza-Valdes présenta, au Symposium scientifique de Rome, les conclusions de ses travaux sur la pollution du Linceul par des micro-organismes, telles qu'il les confirme dans notre film : «J'ai découvert que les fibres de lin étaient gainées par une pellicule de plastique déposée par des bactéries, donc s'ils refont aujourd'hui une datation au carbone 14, le résultat sera encore plus récent que 1260-1390. Pourquoi ? Parce que les bactéries sont vivantes, et elles continuent à produire du plastique en utilisant le CO2 de l'air ambiant. »
Mais les services de renseignements du Vatican surent bientôt que ses travaux ne s'arrêtaient pas aux bactéries, et que l'échantillon de sang remis par Riggi avait d'ores et déjà permis à l'Américain d'entreprendre un clonage moléculaire du crucifié. L'Eglise réagit aussitôt par un communiqué officiel de Mgr Saldarini, gardien du Linceul : «Aucun nouveau prélèvement de matériel n'a été fait sur le saint suaire après le 21 avril 1988, et il n'est pas possible que du matériel restant de ce prélèvement soit entre les mains de tiers. Si ce matériel existait, le gardien rappelle que le Saint-Siège n'a donné à personne l'autorisation d'en détenir et d'en faire quelque usage que ce soit, et il demande aux intéressés de le remettre dans les mains de l'autorité vaticane.»
Autrement dit : le matériel n'existe pas, et on est prié de le rendre.
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Aussitôt, un verrouillage absolu est mis en place autour du Linceul : plus aucun scientifique «extérieur» n'aura accès à la relique. Quant à Garza-Valdès, on s'efforcera de neutraliser ses cloneries en répétant que rien ne prouve que les segments d'ADN sur lesquels il a sévi proviennent du Linceul.
Le problème est que Garza-Valdes a effectué ses travaux avec le Pr Victor Tryon, directeur du département de microbiologie de l'université de San Antonio (Texas). Et Tryon est en possession d'un échantillon officiel prélevé par le STURP en 1978 (plaie du poignet gauche), sur lequel il a identifié un ADN humain qui ne provient pas d'une contamination. Un ADN masculin très ancien, à trois cent vingt-trois paires de bases. Un ADN identique à celui figurant sur le prélèvement «non officiel» de Riggi, dont l'authenticité se retrouve ainsi démontrée de facto.
Didier van Cauwelaert (prix Goncourt 1994) : Cloner le Christ ? © Albin Michel 2005, en librairie le 23 novembre 2005.
(Source)
